[†] Histoire : Derrière le vitrage terni par le temps d’un soupirail déposé au pied d’une masure des bas quartiers aux murs fissurés, deux prunelles se détachent légèrement de l’obscurité. Elles tentent, à travers la couche de graisse et de poussière, de scruter la rue, les contours des ombres au dehors. Chaque nuit semble différente. La lune laisse filtrer ses rayons capricieux avec parcimonie, enveloppant les environs dans un moule de formes mouvantes dont ce regard cherche à percer les mystères. L’obscurité peut dissimuler tant de risques potentiels, tant d’observateurs, de prédateurs indésirables susceptibles de mettre un terme à tout espoir…
Passées quelques minutes de cette observation silencieuse, pleine d’une part importante d’appréhension, il commence à grimper les marches déformées et s’approche de la porte d’entrée qu’il n’a plus franchie depuis des semaines, vivant sur des réserves accumulées alors. Il entrouvre la porte de quelques centimètres, laissant le mince filet d’air qui se faufile à l’intérieur caresser son visage et troubler l’atmosphère viciée de son antre.
Puis le panneau qui masque l’entrée s’écarte totalement, pivotant sans le moindre bruit sur ses gonds, dévoilant une arche de ténèbres de laquelle sort bientôt une jambe, puis un bras, avec prudence, suivis progressivement par l’ensemble d’un corps humain qui se glisse immédiatement dans un angle obscur, cherchant par ce moyen sans doute une protection bien superficielle. Quelques secondes d’arrêt, le temps d’écouter le murmure de la ville, puis il poursuit sa route, longeant les murs, mais il n’a pas le temps de faire plus de quelques mètres.
Un membre puissant, une main velue se saisi de sa gorge et le propulse dans un renfoncement entre deux bâtiments, contre la grille surmontant un petit muret et donnant vue sur un ancien jardin maintenant parcouru de broussailles desséchées. Il ne peut parler, est incapable de crier, ne peux respirer. Une seconde main s’est plaquée contre sa gorge, une troisième contre son bassin, le repoussant encore, jusqu’à ce qu’il en arrive à une relative immobilité. Là, un faisceau glacé est porté en ses chairs et le transperce de part en part.
J’aimerais lui porter secours, changer ces événements, le garder de cette mort si stupide, mais je reste là, tétanisé. Les deux agresseurs se détendent, l’un d’eux essuie tranquillement sa lame, puis jette le tissu crasseux au visage du mourant. L’autre palpe le futur cadavre de haut en bas, cherchant sans doute quelque fortune, en vain. Je vois la vie quitter ce corps, une dernière exhalaison s’échapper de ses poumons, pourtant, je ne parviens pas à effectuer le moindre mouvement, incapable de rien faire pour modifier la manière dont fut orchestrée ma mort.
Un souvenir, rien de plus, quelques images, sons et sensations passées que ma propre mémoire propage dans la moindre parcelle de mon être. Une fois de plus, je sens le froid m’envahir, mon âme s’envoler, quitter ce corps désormais inutilisable. Mon esprit ne me permet l’oubli, ou même la simple falsification de ce que j’avais ressenti alors.
Je n’ai que peu de souvenirs des premiers instants passés dans cet état. Juste une grande désorientation. Plus aucune sensation ne m’atteignait, aucune sensation physique, du moins. Cette absence soudaine était une torture. J’avais conscience de ma mort, et craignais donc de devoir connaitre cet état durant un temps infini, ne sachant où je me trouvais, ce que j’étais. Quelle faute avais-je pu commettre pour connaitre un tel châtiment ? Plutôt la souffrance que ce vide, cette impression de ne plus exister, ou, pire encore, l’interrogation subséquente de savoir si cette existence avait jamais eu une réalité. En proie à ce doute, privé de repères, je tourbillonnais dans ma cage sensorielle pendant peut-être des mois. Puis vinrent les premiers tiraillements.
Dans les tréfonds de mon âme, quatre lignes habilement jetées agrippèrent les restes épars de ma conscience, enfoncèrent leurs dards dans ma volonté, tentant de la diriger dans une direction particulière à chacun d’eux. Un écartèlement douloureux me faisant aussitôt regretter les pensées que j’avais pu avoir précédemment. Rester là, proie impuissante gesticulant désespérément pour échapper à ces désirs presque aussi puissants les uns que les autres, était proprement insupportable. Des impressions se propageaient le long de chacun de ces fils, éclairs de sensations diffuses.
Deux d’entre eux agitaient un appât vulgaire face au noyau de colère quoi s’était formé en mon sein. Ils tendaient vers une réponse violente, un cercle de destruction, une explosion de haine emportant tout sur son passage, sans morale. De la bestialité pure. Une révolte virulente face à l’inutilité de l’acte de ces deux hommes, sa profonde incohérence dans la société si particulière que je connaissais, que nous connaissions tous. Je n’imaginais pas mourir de cette manière, pas de la main de l’un de mes semblables qui aurait du nous assister dans le grand œuvre en cours, et surtout pas alors que l’un de mes désirs les plus chers semblait avoir une chance de se voir exaucé. Pour toutes ces raisons, j’aurais pu donner libre cours à mes sentiments immédiats, exercer une vengeance libératrice, et suivre l’un de ces liens. Mais je sentais qu’ils ne me mèneraient qu’à la perte des restes de mon esprit.
Malgré tout, ils pouvaient m’aider à éviter la troisième voie, celle que je comprenais le moins, qui semblait la plus étrangère à mes pensées, mes envies, mes impulsions habituelles. Un jugement, à l’issue duquel je ne distinguais plus rien. Je craignais ce vide, m’imaginant une dissolution de mon âme, ou d’autres principes de l’au-delà moins souhaitables encore. Et pourtant, je me sentais irrémédiablement attiré vers cette fin. Une part de moi estimait qu’il s’agirait de la manière la plus naturelle de procéder, du juste déroulement des choses. Mais je n’écoutais que rarement cette facette de ma personnalité. L’ordre, la justice, n’avaient que peu de sens quand ils étaient édictés arbitrairement tout au long de votre existence.
Je luttais donc de toutes mes forces contre cette attirance, nouant les deux cordes de ma vengeance à la dernière, celle représentant l’existence que je venais de perdre, les buts qui l’avaient dirigée, tout ce qui m’avait permis de survivre jusque là. Je m’agrippai à cet assemblage de fortune avec opiniâtreté, y plaçai tous mes espoirs et, graduellement, sentais la tension diminuer Finalement je parvins à rejoindre l’obscurité de ma demeure, à laquelle menait mon choix. Les autres possibilités se retrouvant enfermées hors de portée de ma raison, le plus profondément possible. Il me restait d’autres choses à accomplir avant. Des erreurs à réparer, des éléments nouveaux à considérer. Une pensée étrange s’était élevée parmi les autres, une idée que je n’aurais pu envisager de me permettre avant les derniers bouleversements.
Totalement aveuglé par les buts que je m’étais fixés, l’emmagasinement constant d’informations sur les créatures du palais, les plans à n’en plus finir dans lesquels périssaient à intervalle régulier les volontaires que nous y envoyions, sous forme d’esclaves, domestiques, ou simples appâts uniquement destinés à évaluer les réactions de nos ennemis, j’avais perdu quelque peu de vue l’environnement immédiat dans lequel je me trouvais. On ne me demandait que d’avoir des idées, exploitables ou non, car il semblait que j’eusse un certain don pour envisager des alternatives originales aux nombreux échecs que nous rencontrions.
On m’apportait des informations que je triais, classais, retournais en tout sens à longueur de journée pour y trouver une faille minuscule dans laquelle nous infiltrer. On me nourrissait, me fournissait en denrées essentielles, et mon esprit se tendait vers un unique but. Vers la destruction de ces suceurs de sang. J’avais oublié qu’il pouvait y avoir des monstres également parmi les humains. Pourquoi n’y aurait-il pas des âmes intéressantes de l’autre côté également ? Pouvais-je réellement me fier aux rapports de massacres et destructions incessants qui me parvenaient, aux descriptions d’orgies sanglantes, aux multiples perversités que l’on me décrivait ? J’avais eu vent de complots, d’intrigues, cela signifiait donc qu’il pouvait y avoir des courants de pensée distincts dans le palais. Peut-être l’un de ces courants présenterait-il des facultés de compassion, quelques traits d’humanité. Il me fallait en savoir plus, mais comment ?
Je commençais à envisager différents scénarios qui me permettraient de satisfaire ma curiosité, cherchai une plume dans la pièce, voulu m’en saisir. C’est là, je crois, que je pris réellement conscience de mon état. Oh, pas dans sa totalité ! Mais l’idée de ma mort, simple information enregistrée par mon cerveau, sans tangibilité, sans réalité, prit soudain un nouveau sens. Impossible de me saisir de cette plume. Mon corps passait au travers, avec une impression désagréable. Il me semblait pouvoir percevoir chaque particule de l’objet, chaque brin qui vibrait légèrement à l’intérieur de moi. Je me révulsai contre cette sensation, retirait aussitôt ma main pour la considérer, incrédule. Puis vint l’expérience la plus traumatisante. Dans l’étourdissement qui suivit, par un reflexe imbécile, je voulu me retenir à un angle de mon espace de travail.
Comment décrire la torture de l’instant qui suivit ? N’ayant pas encore acquis la maitrise suffisante de mes mouvements, je chus, au travers de la table, de tout le matériel qui s’y trouvait entreposé, puis le sommet de mon corps entra en fusion avec la paroi elle-même, avec les pierres de cette cave, la terre dans les interstices, les insectes qui y pullulaient. Une multitude de cristaux, de fluide, se mirent à parcourir l’intérieur de mon corps. Et je hurlais, tentant de retenir cette chute à tous prix, de faire cesser cet afflux d’informations immonde qui saturait mes pensées.
La concentration de ma volonté sur ce seul but eu un effet des plus démesuré, qui me valut une douleur plus grande encore, quoique plus brève. La représentation de ma personne se retrouva projetée vers les sommets, au travers de la cave, des étages supérieurs, de la toiture. Je goutai le supplice de chacun de ces éléments qui me traversaient, puis me retrouvai flottant dans la nuit, plusieurs pieds au dessus des demeures des bas quartiers. Immobile, terrorisé, je ne comprenais plus rien. Trop d’éléments étranges m’assaillaient, trop de questions dont je connaissais sans doute les réponses à la suite de lectures diverses durant mon existence, mais je ne parvenais pas encore à admettre ce qu’il m’arrivait. Les solutions qui m’étaient soufflées me paraissaient trop absurdes, mais à quoi m’attendais-je en suivant cette voie ? M’étais-je imaginé que je reviendrais intacte de cette transition ? Peut-être. Sans doute. Certainement.
Ainsi, j’étais un spectre. Bien. Cela pouvait avoir ses avantages. Mais ne plus jamais pouvoir avoir de contact avec les éléments qui m’entourent, serais-je capable de le supporter ? Il m’était bien des fois arrivé de convenir de la supériorité de l’esprit sur le corps, de m’imaginer n’étant que simples pensées. Ces conceptions me paraissaient soudain bien absurdes. Mon entendement, la manière dont s’organisaient mes réflexions dépendaient en partie de données sensorielles, de ce que mon corps pouvait m’apporter comme informations, ou au moins du souvenir de ces informations. Soudain, tout semblait faussé, transformé. Cette forme éthérée allait nécessiter quelques adaptation que je n’étais plus si certain de désirer. Mais finalement, la curiosité prit le dessus.
Première étape, parvenir à quitter les cieux. Redescendre sur terre. La peur, la souffrance, avaient accéléré mon ascension. Sans elles, les choses semblaient plus complexes. Je ne parvenais pas à retrouver l’inflexion qui m’avait permis de me déplacer. Il me semblait devoir faire appel à des efforts de volonté bien spécifiques. Comme je me trompais. Je le compris après plusieurs heures, alors que le soleil était maintenant haut. Pourtant, personne ne semblait me voir. Peut-être ne le voulaient-ils pas. Mes tentatives infructueuses m’avaient épuisé, et je laissais un instant mon attention se relâcher, prenant soudain conscience de la tension qui m’habitait. Une partie de mon être se recroquevillait à l’intérieur de moi-même, prostrée, priant pour ne plus faire un mouvement de peur de chuter. Etrange sensation, alors que j’étais déjà mort. L’épuisement eu raison de ce blocage inconscient. Un léger vertige me saisit soudain, mais je parvins à conserver l’équilibre par un simple reflexe, un léger pas sur le côté. Ainsi, je parvenais à conserver le même sens de l’équilibre en position verticale que lorsque je me tenais debout à terre, les pieds ancrés au sol.
Les jours, les semaines suivantes furent emplis d’expériences de ce type. Je ne pouvais m’infiltrer dans le palais sans avoir un minimum de contrôle de mon nouvel organisme. Qui sait ce qu’on aurait pu me faire subir, même en tant que revenant. D’un certain côté, ils l’étaient eux-mêmes. J’éliminai ou confirmai ainsi nombre de théories rencontrées dans mon existence sur ma condition. Il me faut bien avouer que ma déception fut grande en constatant que je ne pouvais susciter visions ou cauchemars chez les humains. Seule ma propre personne leur apparaissait. Je n’avais pas plus de contrôle sur les éléments tangibles, de quelque sorte que ce soit. En fait, les seuls éléments véridique que je sois en mesure de recenser concernent l’accroissement de mes capacités de mouvement, dont les détails ont déjà été évoqués.
Finalement, je me sentis enfin apte à m’aventurer dans la forteresse. Je m’y glissais en plein jour, profitant des rayons de lumière pour passer inaperçu, évitant les recoins d’ombre. Commence alors une longue observation. Restant dissimulé autant que je le pouvais, J’enregistrais tout se qui se présentait à ma portée. Les discussions des domestiques, de quelques humains semblant évoluer librement. Je ne me mesurai pas immédiatement aux réelles propriétaires de lieux, préférant tout d’abord en apprendre davantage, tout en me perdant dans les décors somptueux qui s’offraient à moi. Et finalement, j'en vins à tenter de les comprendre, à en apprécier certains, en détester d'autres, mais simplement en observant leurs actes, pendant des semaines, des mois. Il en a été de même pour mes anciens alliés, du moins ceux restés vivants, car il semblerait que bien des années se soient écoulées en attendant que je parvienne à revenir à la conscience. Aujourd'hui, il est temps d'envisager le contact. De tenter de reprendre une existence.