Le temps file, défile, les trois Parques continuent de filer et couper les existences de nos vies, et pourtant les hommes n'apprennent toujours pas plus de leurs erreurs. Les flocons, éternels et pâles comme les créatures ancestrales peuplant l'Islande continuent leur langoureux et nonchalant ballet, insensibles aux humains mourant de froid sous leurs caresses glacées ou les immortels paradant dans une danse tout aussi étrange et chaotique que celle de ces blanches sphères, insensibles au spectacle qui pourrait s'offrir à leurs yeux si seulement ils voulaient bien s'arrêter, stopper leur dégringolade pour jeter un fugitif regard à tout ce qui se trame d'obscur et de grandiose, de fou et de mystique dans l'enceinte de la tour Mélusine. Nom bien appropriée pour un repaire d'apprentis sorciers, de chercheurs et illuminés. Vicente Sorel, tout comme eux, fut confronté à de nombreux échecs, qui comme un voile opaque d'attentes et d'espoirs déçus, tissé du regret de songes non concrétisés, l'enserrait un peu plus dans une gangue de larmes. Las, épuisé, harassé à force de vains efforts, le vampire retrouvait pourtant à chaque fois le courage, la volonté de puiser de nouveau dans ses ressources, retrouver l'énergie nécessaire à mener à bien son projet... Il ramènerait sa fille adoptive à la vie. Quoiqu'il lui en coûte...
Il lui en coûta la vie.
Après des mois, puis des années d'infructueux efforts, il laissa échapper une nuit, en confidence à Rociel, son créateur et ami intime, ses angoisses et ses doutes à l'idée de ne parvenir à rescuciter la petite Ana. Sans qu'il le sache, le souverain décida de l'aider, et se plongea dans la lecture compulsive de livres traitant de magie, aidé par de nombreux chercheurs de la tour Mélusine qui étaient intéressés par ce projet un peu surréaliste de ramener quelqu'un à la vie. Et en cette nuit glacée, alors que tout espoir semblait perdu, les plaintes douloureuses et le souffle sépulcral des morts vint envahir et finir de refroidir l'atmosphère. Contre toute attente et toute mise-en-garde, Vicente avait décidé de tenter l'expérience, sans passer par une longue et laborieuse série de tests préparatoires. Sans le savoir, l'idéaliste vampire venait d'ouvrir une brèche entre ce monde et l'au-delà, créer un passage entre un plan métaphysique et ce plan physique...
Le lendemain, Rociel pénétra dans une pièce toute scintillante, couverte d'une couche de givre brillant et de glace formant des statues de stalagmites, le cadavre de son infant reposant sur les genoux d'une petite fille étrange qui chantonnait à mi-voix une berceuse espagnole... Fixant son regard sur le Jumeau du Chant, la petite arrêta sa mélodie pour concentrer son attention sur ce nouvel individu. Le souverain quant à lui dévisagea l'enfant sans savoir s'il devait sans méfier (peut-être était-ce elle qui avait tué son ami intime?) ou au contraire bien accueillir la nouvelle venue. Ce fut finalement elle qui perça le silence de sa voix flûtée
"Pourquoi est-ce que Vicente ne me répond pas...?"
Alors Rociel s'approcha, lentement, et avec une douceur infinie, comme s'il eût voulu serrer dans ses bras une poupée de porcelaine, attira contre lui la fillette qui ne pût voir la larme qui glissa le long de la joue glabre et pâle du monarque pleurant la perte de son infant, son ami...
"Viens... On ne peut plus rien pour lui."
Ils sortirent en silence de ce mausolée de glace, et le vampire parût main dans la main avec une curieuse petite fille... La première sylphide
Vicente Sorel repose à présent à ce jour dans une digne sépulture. Nul ne connaît les circonstances de sa mort... à part peut-être Ana, son enfant perdue.
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Rentre ! C'est le moment où la lune réveille
Le vampire blafard sur sa couche vermeille.