J'ai quitté ce monde et je suis revenu transformé
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 Ombres et fantômes

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Nikolaï
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MessageSujet: Ombres et fantômes   Ven 23 Mai - 12:23

[~sujet scénarisé, accès réservé~]




Assis au bord de son lit, les cheveux encore humides, simplement vêtu d'une serviette de bain qui lui enserrait la taille, Nikolaï observait la chemise qu'il s'apprêtait à enfiler. Une chemise qui lui paraissait trop petite, et qui pourtant était à sa taille. Sa nouvelle taille.

Cela faisait une semaine, mais cela aurait tout aussi bien pu faire un mois, voire un an. Les cinq premiers jours, notamment, avait été interminables. Englué dans un demi-sommeil permanent peuplé de crocs lilianites et dégoulinant de sang, alternativement brûlant de fièvre et glacé d'angoisse, il ne semblait s'éveiller qu'en deux occasions: absorber difficilement un peu de la nourriture liquide que Rociel lui apportait... et se pencher au-dessus d'une bassine pour la rejeter d'un haut-le-coeur. Il tremblait, et par moment ses muscles parcourus de crampes le faisaient souffrir à un tel point qu'il n'en trouvait même plus assez d'air pour hurler. Mais le pire, c'était cette sensation nauséeuse qui l'étranglait en permanence, ce très net pressentiment qui expliquait tout le reste: son corps le rejetait. Comme une chair malade refuse de s'accomoder du greffon qui doit la sauver. Ce qui était censé être son abri, son dernier rempart, ce qui aurait dû le définir par rapport au monde extérieur. Le plus fondamental des amants. Le rejetait.

Parce que ce n'était pas le sien, bien sûr, et cela ne le serait jamais, et cela allait le tuer. Encore.

Et puis soudain, pratiquement du jour au lendemain, les vomissements et la fièvre avaient disparus. Il avait enfin pu dormir, et ç'avait été d'un sommeil sans rêve, comme si son esprit et sa chair, à défaut de s'aimer, acceptaient de se supporter. Il avait pu manger, parler. Remercier Rociel.

Un sourire passa sur les lèvres du pianiste. Oui, lui dire merci. Pour son dévouement, toute sa tendresse et son amour. Pour ne pas avoir oublié sa grand-mère, seule famille qu'il ait jamais eu, et que les rabatteurs avaient tuée avant de l'abandonner au froid dans la vieille isba. Pour sa patience, enfin. Etrange vampire qui ne mordait pas, étrange garde-malade à l'apparence monstrueuse et au coeur d'or.

Pour l'heure, le garde-malade en question était allé se nourrir (Nikolaï refusait qu'il se remette dans le même état que la dernière fois) et le jeune Russe en avait profité pour aller prendre une douche, ce qui n'était évidemment pas du luxe. Mais cela l'avait confronté à un ennemi inattendu.

Son miroir, qui l'avait arrêté bien malgré lui.

Des cheveux blonds, plus foncés que les siens - non, il fallait qu'il arrête de penser comme ça, c'étaient les siens, à présent. Des cheveux plus foncés, donc. Une coupe qu'il n'appréciait pas trop. Un visage plus rond, plus enfantin. Très beau, sans doute, avec ses sourcils bien dessinés, son petit nez et ses lèvres pleines. La seule fausse note, ou tout du moins le seul désaccord dans cette tête d'ange, c'était les yeux. Leur forme était tout aussi douce et harmonieuse que le reste, mais leur éclat... ce reflet bleuté dans les iris verts... Nikolaï porta une main à sa pommette, comme pour s'assurer que c'étaient bien ses yeux. Le fait que ce fût le cas lui arracha un frisson.

C'était un regard de vampire. Et c'était encore autre chose.

Il avait préféré ne pas insister.

Malheureusement, la douche s'était avérée loin d'être la sinécure à laquelle il s'attendait. Au contraire, même. Lui qui était un adepte de l'eau tiède, voire froide, il s'était surpris à ouvrir en grand le robinet d'eau chaude, dans l'espoir que la brûlure lui enlèverait cette sensation très troublante de laver quelqu'un d'autre. Lui qui avait toujours eu un sens aigu de la pudeur avait été obligé de se nettoyer à l'aveuglette, en fixant le pommeau de la douche pour ne pas se regarder.

Il n'était pas dans son corps, et il n'y serait jamais plus. Mais il préférait encore ne pas y penser. Tout comme il avait pour l'instant évité de se poser la plus angoissante de toutes les questions: savait-il encore jouer?...

Et maintenant il restait assis là, à contempler les vêtements que Rociel lui avait apportés. Quel âge avait ce corps? Quatorze ans? Non, sa carrure était un peu plus affirmée. Plutôt quinze ou seize. Qui était-il, d'où venait-il? Et lui, voulait-il le savoir?

Il releva la tête et chercha un peu de réconfort dans la vue de son piano. Mais l'alcôve était vide. Le même assassin avait détruit instrument et musicien.
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Rociel Van Sogenfaur
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MessageSujet: Re: Ombres et fantômes   Dim 25 Mai - 17:51

"Il était organiste..."

Vêtu toujours de ce même Yukata grisâtre, Rociel avait perdu avec son immaturité infantile son goût des fanfreluches et une certaine extravagances qui le projetaient bien souvent dans le rang des follasses du Palais.
Il n'extériorisait pas moins....
Il exprimait mieux.

La musique, ses iris qui parfois étincelaient tandis qu'il s'arrêtait et traversait la galerie de tableaux d'un pas lent ou parcouraient les lignes d'un roman... Voici les seuls moments où le vampire laissait percevoir la passion qui faisait de lui le jouet d'émotions trop intenses, trop grandes pour être tout à fait... humaines.
Et qui étaient pourtant viscéralement humaines.

Comme une larve qui se défait des restes de son cocon, il abandonnait derrière lui doutes, maladresses et peurs afin d'affronter l'avenir.
Il savait qu'il devrait se préparer à un combat, quel qu'il soit. Que les nuages angoissants amassés sur leur tête et sifflant leur long filaments tels les serpents crachant aux oreilles de l'amant trahi devenu fou devraient éclater tôt ou tard, déverser leur orage avant que la rancoeur ne fasse de toutes ces créatures des personnages défiants et aigris.

Accoudé au chambranle de la porte, avec cette impression d'être chez lui et à la fois étranger, partout et nul part, d'une pression de l'épaule il s'éloigna de l'entrée, refermant la porte d'un geste trop rapide pour être perçu par un oeil humain.


"Il excellait dans les oeuvres de César Franck, certaines de Bach aussi...
Il était destiné à devenir un virtuose, un grand, tout comme toi. Son âme trop jeune pour être encore clairement définie et arrêtée à une forme plus ou moins précise est maintenant en compagnie de ces compositeurs qu'il vénérait peut-être tout autant que je puis les admirer..."


Il avance inexorable, sans pitié pour la conscience de son chérubin qu'il ne tient plus à laisser dans l'ignorance comme par le passé. Hors de question de faire de Nika une créature apeurée, dépendante de lui et de ce fait non-épanouie.
Il faut savoir, même si cela fait mal, même si cela effraye... Voir le monde et se voir avant tout dans sa réalité...


"Il était voué à son instrument, dévoué à son art...
On t'a enlevé à ta patrie, puis un lilianite t'a enlevé la vie et détruit ton piano. Ce garçon a été dépossédé de son corps pour que tu l'intègres et reprenne en main ta destinée terrestre, dans ce pays où certains sont trop vivants et à la fois trop morts."


Il parle de lui, sans se nommer...
Il parle de lui aussi, sans le préciser.


"C'est injuste... sans doute.
Toutefois il y a un certain équilibre en cet univers, une logique, peut-être insensée, dans tout ceci."


Assis en tailleur au sol, il soupire et laisse son regard se perdre dans les volutes du tapis, laissant un léger sourire perler à ses lèvres humides encore de la vie dérobée.

Percer l'abcès, décider enfin qu'il est temps...


"Nikolaï...
Fais bon usage de ce corps. Profite de cette nouvelle vie.
Ne te sens ni coupable ni reconnaissant: moi seul suis responsable... Presque à ta place j'ai pris cette décision car j'avais un besoin viscéral de toi, de tout ce que tu représentes, parce qu'il m'était inacceptable, intolérable de t'avoir perdu.
Par contre, le choix de ton avenir et de ce que tu veux faire à présent repose sur toi seul."


Il peut paraître dur et pourtant...
Ses pupilles viennent fixer celles de son aimé, les accrochent et les attirent tels des aimants...


"J'ai confiance en toi mon grand...
Fais-toi confiance également."
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Nikolaï
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MessageSujet: Re: Ombres et fantômes   Dim 25 Mai - 23:55

Il aurait pu tressaillir. Il aurait dû tressaillir. Rociel n'avait pas fait le moindre bruit, il s'était coulé dans l'encadrement de la porte sans laisser échapper un seul souffle. Il s'était matérialisé là, absent l'instant d'avant et présent celui d'après, avec cette simple et silencieuse évidence que les vampires partagent avec les chats. N'importe quel humain, Nikolaï le premier, aurait sursauté.

Mais sans qu'il soit en mesure de l'expliquer, le jeune homme l'avait senti venir. Il avait su sans tourner la tête que Rociel arrivait, que le battant s'entrouvrait sous une poussée muette de l'une de ses immenses mains. La sylphide avait décelé la présence du vampire, et l'avait reconnu sans aucune erreur possible, au rythme caractéristique de son coeur. Cette perception aigüe, déjà peu rassurante en soi, dissimulait cependant une vérité encore plus inquiétante: cela faisait longtemps que les poitrines des enfants de la nuit n'étaient plus animées par aucune pulsation. Ce que Nikolaï qualifiait inconsciemment de battements de coeur était en réalité la base de la conscience, le tempo unique qui marquait l'avancée de toutes les âmes.

Tempo unique qu'à présent il pouvait percevoir.

Nikolaï s'efforça d'ignorer la chose, comme il l'avait fait avec toutes les autres impressions contre-natures qui titillaient ses sens depuis son réveil. Mais coïncidence ou intuition vampirique, cette fois Rociel ne daigna pas lui en laisser le temps. A l'évidence, il estimait que son jeune amant n'était plus assez malade pour qu'on l'excusât d'utiliser la politique de l'autruche. Ce sentiment, il le fit comprendre au Russe d'une phrase, une seule et unique phrase qui fit blêmir Nikolaï, une phrase qui le crucifia sur place.

Il était organiste.

La sylphide rentra la tête dans les épaules, et ses mains se crispèrent sur la chemise qu'il tenait. Non, non il ne voulait pas savoir, il ne voulait rien savoir, rien comprendre. Mieux valait être aveugle que d'ouvrir les yeux pour contempler un spectacle de mort et de sang. Il voulut se boucher les oreilles, demander, crier à Rociel de se taire immédiatement. Mais la part de lui qui avait une morbide envie de savoir étouffa ses reproches. Les informations continuèrent à tomber, lentes et inexorables, et Nikolaï de se décomposer jusqu'à ce que le monarque évoque le devenir de l'âme du malheureux à qui appartenait ce corps. Le regard du défunt darda un éclat vert en direction du jumeau du chant, avant d'aussitôt baisser la tête et de continuer docilement à écouter.

Mais à présent, en plus de subir ces atroces renseignements, il réfléchissait.

Sa mémoire du monde souterrain s'effaçait à une vitesse surprenante, comme des zones d'ombre envahies d'une lumière qui serait l'oubli. Pourtant, les rêves qu'il y situait étaient encore très nets, et Nikolaï avait le pressentiment qu'il en serait ainsi jusqu'à ce qu'il y retourne pour de bon. De ces rives de brume, il ne gardait pas le souvenir riant d'une contrée où chacun côtoie son idole et embrasse ses passions - pour autant qu'il le sache, Chopin ne l'y avait pas attendu. Oh, ce n'était pas non plus un lieu de souffrance, pas pour lui en tout cas. Mais son âme y avait été saisie d'une indéfinissable et presque dérangeante... paix. Un nuage ouaté dans lequel les pensées venaient, passaient, et s'en allaient sans laisser aucune trace. Seul comptait l'instant présent. Pas de passé, pas de futur, pas d'émotions, pas de souffrances, pas de regrets, pas d'espoirs. Alors, peut-être que ses souvenirs étaient inexacts, peut-être que ce n'était qu'une étape avant la plénitude de l'âme. Mais si c'était cela, la mort, alors Nikolaï ne le souhaitait à personne. Surtout pas au garçon avec qui il avait bien malgré lui échangé de place.

Rociel continuait à parler. Ses mots sur l'opération qu'il avait effectué en inversant froidement deux destinées étaient durs, presque froids, et Nikolaï n'y reconnaissait pas l'amoureux des belles choses qu'il avait adoré dans sa première vie. Pourtant il l'aimait ce vampire assis devant lui, son coeur continuait à accélérer à sa vue, son esprit se réchauffait toujours lorsqu'il le savait à proximité. C'était juste... différent. Et donc c'était troublant.

Nika n'aurait pas cru que Rociel, son Rociel, irait jusqu'à renier le destin, jusqu'à condamner un jeune musicien pour en sauver un dont les Parques avaient décidé qu'il avait assez vécu. Oui, il trouvait cela injuste. Et il ne comprenait pas comment l'immortel avait pu si facilement décider que lui, Nikolaï Nevski, était meilleur que ce pauvre garçon, et que sa vie valait plus la peine d'être vécue. Il aurait dû savoir, pourtant, que son gentil chérubin lui-même aurait refusé un tel marché.

Même si, et Nika le savait très bien, toutes ces contestations étaient bien moins véridiques que l'immense, l'infini bonheur que le pianiste avait de sentir en vie.


"Mais..."

"Nikolaï..."


Et encore une fois il se tut, étouffé de trop d'émotions, englouti dans ces yeux sombres aux reflets d'éther. Les paroles de Rociel le rendait furieux, furieux de constater que le vampire lisait si facilement dans ses scrupules, furieux qu'il les démonte si facilement, avec une telle sincérité. Mais ce regard... Il l'avait suivi depuis l'autre rive, ce regard, il était revenu rien que pour et par lui. Les orbes précieuses de l'infant de Caïn endormait sa rage, anesthésiaient ses rancoeurs, et ne suscitaient en lui qu'une brûlante envie de se jeter au cou de cette indéfinissable créature, de l'embrasser jusqu'à y perdre le souffle, de se cramponner à elle et de se fondre dans sa chair pour y battre comme un nouveau coeur, béat et heureux, et ce jusqu'à la fin des temps.

Pourtant Dieu sait qu'il avait envie de gifler Rociel en cette instant.


"Oui, vous avez été égoïste."

Là, c'est plutôt sa propre figure qu'il aurait aimer frapper: non mais quelle andouille... C'était une phrase stupide, inutile, une phrase de mauvais perdant qui quitte l'aire de duel en traînant les pieds et en marmonnant des insultes. Nikolaï soupira, et il rejeta tristement la chemise sur son couvre-lit avant de ramener ses mains sur la serviette qui drapait ses cuisses. Des mains d'organiste.

"Et moi je le suis encore plus. Tout ceci est tellement brusque, tellement insensé, que je n'ai même pas encore eu le temps d'être tout simplement heureux d'être vivant. J'aurais aimé que ce ne soit pas aux dépends d'un autre, j'aurais aimé ne pas savoir qui il était. Mais c'est un fait. Je suis... heureux... d'être en vie..."

Il savoura les derniers mots comme autant de bonbons acidulés aussi bons que pénibles à garder en bouche, avant de sourire au vampire. Il n'était pas très naturel, ce sourire, un peu comme si ses intentions n'étaient pas parfaitement connectées à son nouveau visage, mais ce n'en était pas moins un sourire. Sur une impulsion subite, il se leva, pour mieux se laisser retomber devant Rociel - en vérité, il s'agenouilla avec toute la délicatesse que lui avait inculquée son hémophilie. Il attrapa l'une de ces araignées pâles qui servaient de mains au monarque, et la leva à hauteur de ses yeux pour la contempler d'un air inexplicablement... nostalgique. Peut-être un regret de l'époque où tous deux jouaient à rester des gamins, un temps où rétrospectivement tout lui paraissait beaucoup plus simple, où le blanc vivait bien séparé du noir. De ces doigts aussi agiles que ceux avec lesquels il était né, il caressa la paume blâfarde, glissa le long de l'interminable index. Et brusquement il se saisit du corps malingre pour le serrer avec force, ses lèvres cherchèrent leur reflet pour s'y cramponner avec une indéniable fureur, puis il resserra encore son étreinte, et lorsqu'il posa sa tête sur l'épaule du jumeau du chant sa mâchoire tremblait - de colère, de frustration ou de joie, lui-même n'aurait pas su le dire. Il ouvrit la bouche pour parler. Il ne savait même pas ce qu'il allait dire, et il fut le premier surpris par son ton bas, presque menaçant, et par les paroles qu'il véhiculait.

"Je t'interdis de recommencer, tu m'entends? Je t'interdis de te remettre dans cet état, de presque te laisser mourir à cause de moi. Plus jamais, tu entends? Même si je dois subir encore cents autres morts et que tu dois me ramener autant de fois, je t'interdis... formellement... de recommencer. Sinon la prochaine fois je te jure que je te..."

Il ne connaissait pas de mot en français qui soit assez fort pour caractériser une chose pareille, alors il renouvela son baiser, et c'était bien la première fois de sa vie (l'ancienne comme la nouvelle) qu'il se montrait agressif à travers un geste d'amour. Et soudain, alors que le tremblement de ses traits s'était étendu à tout son corps, il se mit à rire. Il dut rompre son attaque et baisser la tête pour étouffer ses hoquets, aussi inappropriés qu'inquiétants, vu le contexte. Mais ses yeux n'exprimaient plus la folie qui avait failli le saisir dans le boudoir, une semaine auparavant. Il ressemblait simplement à un jeune garçon amoureux pris d'un fou rire nerveux.

"Vous savez que j'entends de la musique? Ca m'arrive tout le temps depuis que... je suis revenu. J'entends de la musique qui n'existe pas. Surtout quand vous êtes là."

Et voilà que du jour où Rociel se montrait plus stable, c'était lui, Nika, qui sautait d'une humeur et d'un sujet à l'autre sans transition apparente...
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Rociel Van Sogenfaur
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MessageSujet: Re: Ombres et fantômes   Lun 26 Mai - 1:33

"Vous...
Vous..."


Pendant un instant il s'est senti tellement heureux...
Tellement heureux d'être devenu l'égal de cet homme qui était pour lui le plus beau, le plus remarquable de tous...
Il persifle presque, alors qu'un hoquet, de douleur ou de surprise semble bloquer sa respiration pendant un moment...


"Vous...
Vous..."


Il ne peut que répéter cette phrase ainsi qu'un poisson qui laisse échapper les bulles de son incompréhension dans l'onde étrangère.

"Vous...

Sa poitrine se soulève étrangement haut, happe un dernier souffle d'air pour mieux teinter celui de la pièce de toute la passion, toute la rage qui l'emplit à ce simple mot.

"Quand cesseras-tu de me prendre les dieux seuls savent pour quoi?! Quand arrêteras-tu de mettre cette distance entre nous, tout cela avec un seul... un... un misérable... un seul putain de prénom?!

Voici que la colère embrase sa prunelle comme la meilleure des amantes échauderait son amoureux transi, déforme ses traits et leur confère quelque apparence terrible.

"Nikolaï...
Je te tutoie bien moi! La musique n'est pas une magie lointaine reliée à un dieu invisible... la musique nous transcende comme l'amour nous sublime.


Peu à peu il s'apaise, respire plus calmement et pourtant...
Il semble si malheureux tandis qu'il amène à lui son chérubin, dans cette étreinte à la limite entre le délicat et le passionné...
Il est tellement amoureux.


"Toi...
C'est toi ma musique. C'est toi qui me fait vivre et vois-tu, il faut un coeur pour chanter...
Il faut avoir une âme pour créer. Alors le Rociel éthéré qui faisait fureur chez les nobles courtisans empressés de se faire bien voir mais bien arrangés de ne pas avoir à se montrer alors que tacitement nos rapports se faisaient hypocrites et corrompus...
Ce Rociel inconséquent et frivole tu l'oublies."


Son regard s'adoucit déjà...

"Je n'ai pas changé à ce point que tu ne me reconnaisses plus mais...
A présent je veux être digne du monde.
Je veux être digne de toi."


Sens-tu, doux chérubin...?
Sens-tu son coeur s'envoler et laisser entendre enfin sa mélodie, libéré du carcan policé de la cour...?
Et quelles notes viennent peupler ton esprit et tisser un arrière-fond sonore à sa voix vibrante de sincérité...?
Vibrante d'amour...
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Nikolaï
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MessageSujet: Re: Ombres et fantômes   Sam 14 Juin - 17:46

Revenir d'entre les morts et savoir que, si vous y êtes renvoyé, quelqu'un est prêt à vous ramener à chaque fois, cela pourrait parfaitement passer pour de l'immortalité. Et il serait logique qu'avec l'immortalité, le coeur prenne de l'assurance, et le courage se magnifie au point de friser l'inconscience. Ainsi bien des jeunes vampires redevenaient aussi inconséquents que durant leur adolescence, au risque de justement abréger l'éternité qui les rendait si euphoriques.

Mais Nikolaï ne se sentait pas immortel, et pour cause: avant de revenir, à chaque fois, il lui faudrait mourir. Encore et toujours, à moins de devenir un vampire lui-même et de vivre à jamais dans un corps qui ne lui appartiendrait pas. Si son décès avait ainsi relativisé bien des choses, il n'avait pas assourdi sa peur du néant - bien au contraire même... Alors au lieu de subir le courroux de Rociel avec la tranquille assurance de celui qui sait n'avoir rien à craindre, le jeune musicien s'éloigna prudemment du vampire, jusqu'à bondir en arrière lorsque les reproches devinrent un cri. Il n'était d'ailleurs pas tant effrayé que surpris, désagréablement surpris. Et lorsque la tempête s'adoucit, que le bel immortel le rattrapa pour le ramener contre son sein, la sylphide se fit songeuse et triste.

Voilà, ils en étaient toujours au premier soir, celui ou le roi d'Islande avait eu cette étrange idée d'aller au bal au bras de son esclave hémophile. Rociel les voulait égaux et sublimes, loin des fonctions et usages de la Cour, juste deux amants prêts à défier le temps, alors que Nikolaï avait un mal fou à se considérer autrement que comme une chose inférieure et périssable. Par ce vouvoiement, il mettait bien de la distance entre eux, mais pas en plaçant le monarque sur un piedestal: c'était lui qui ainsi redescendait au niveau des insignifiants. Parce qu'à côté du vampire, il se sentait toujours... pas assez. Pas assez virtuose, pas assez intelligent, pas assez courageux, pas assez drôle. Et dans sa vision des choses, les derniers évènements lui donnaient raison: sa mort n'avait-elle pas manqué de détruire Rociel? Lui, petit humain qui, comme l'avait justement dit de Valombres, aurait dû finir dans une fosse commune avec tous les autres domestiques, n'avait-il pas failli conduire le roi à perdre sa raison comme sa vie?...


"Je suis désolé."

Oui, il vouvoyait Rociel parce qu'il croyait ne pas être digne de le tutoyer. Mais peut-être que ce dernier avait raison, qu'il était justement temps de changer tout cela. Après tout, qu'il le veuille ou non, Nika n'était plus humain. Ces notes dans son âme, cet éclat dans ses yeux, son hémophilie dissipée étaient là pour le prouver. Il pouvait en être effrayé, il pouvait se sentir mal à l'aise et se considérer comme un voleur de corps, ce n'en était pas moins un fait: en le ramenent, son amant avait fait de lui quelque chose d'autre. S'il pouvait se remettre en question au point d'accepter de vivre dans la chair d'autrui, il pouvait bien étendre ses résolutions à sa relation avec le fantasque artiste.

"Je ferai attention. V... Tu n'auras plus à souffrir de mes manières."

Rociel voulait être digne de lui. Il serait digne de Rociel.

"Mais tu n'as pas répondu à ma demande."

Toujours à genoux, Nikolaï recula un peu, sans quitter l'étreinte du jumeau du chant. Il le contempla un instant, le regard indéchiffrable, le visage inexpressif. Oublier le frivole, s'habituer au sincère. Pourquoi pas. S'il fallait en passer par là pour enfin briser la malédiction énoncée dans la salle de création, ce foutu soir de bal. Mais il y avait tout de même encore une chose...

La main du pianiste passa sur la joue creuse, ses iris glissèrent sur le torse malingre en partie dévoilé par le yukata trop large. Sur les mains, griffues et arachnéennes. Le vampire avait toujours été maigre; même lorsqu'il empruntait aux femmes leurs courbes délicates, c'était pour prendre l'apparence d'une jeune nymphe à peine nubile, aux cuisses fines et à la poitrine menue. Parce que c'était Rociel, Nikolaï l'aimait tel quel (ou telle quelle). Mais il avait tout de même du mal à le voir ainsi, encore plus osseux et décharné - cela lui faisait peur. Il se souvenait de son ancienne vie d'hémophile, de ses visites régulières à l'hôpital, des perfusions qu'on lui faisait sans qu'il sache vraiment ce qu'elles contenaient, et si au lieu d'assurer sa survie on n'allait pas lui injecter l'une de ces nouvelles versions du VIH qui ne répondaient pas aux traitements. Il se souvenait des néons vacillants de la salle de soin, des visages émaciés des autres malades, ceux qui justement avaient tiré le mauvais numéro en se faisant perfuser. Il se souvenait qu'à chaque fois qu'une aiguille entrait dans son bras, il était susceptible de les rejoindre. Il se souvenait que les corps squelettiques sentaient la peur et la mort.

Non, il n'aimait pas voir Rociel ainsi.


"Je ne suis pas ta musique. Tu as la tienne, et elle est assez belle pour se suffire à elle-même. Tu n'as pas à ramener ton âme à la mienne, tu n'as pas à avoir besoin de moi pour survivre."

Il prit le visage blâfard dans ses paumes et s'efforça de conférer à ses prunelles un peu du magnétisme qu'il lisait dans celles de Rociel.

"Ne recommence pas ce que tu as fait pour me ramener. Je suis sérieux: ne recommence jamais. Tu étais prêt à mourir, à me ramener dans un monde où toi tu ne serais plus, alors que toi-même tu refuses de vivre en mon absence?"

A nouveau ce sourire un peu absent, mal accordé à son visage, pale copie de l'expression intense qu'il aurait eu dans son propre corps. Un sourire qui serait dorénavant le sien pour le restant de ses jours.

"Pour que nous soyons égaux, tu veux que je te tutoies. Moi, j'aimerais que tu acceptes d'être exceptionnel, bien assez en tout cas pour avoir le droit, s'il le faut, de continuer sans moi. S'il te plaît."

Conscient que quelqu'un qui venait de renaître n'aurait pas dû tenir de tels propos, il ponctua sa phrase d'un baiser autrement plus doux que les précédents, cette caresse timide qui était sa manière habituelle d'embrasser.

"Parce que maintenant que j'ai vu cela, même si je suis là et que je compte bien rester, je ne veux plus avoir à m'inquiéter pour ce qu'il adviendra de toi si je pars sans pouvoir revenir."
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Samantha Duval
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MessageSujet: Re: Ombres et fantômes   Jeu 26 Juin - 12:34

Frotte, frotte et frotte encore...Point de voilage en ces sombres moments, c'est le cuir de tes vêtements qui fait resonner le glas...Sordide, puissants comme autant d'horribles presages, faut-il qu'en ces lieux ce soit toi qui annonce la fin du voyage?
Tremblante, non, il y a tant de temps que tu n'as pas eu peur...Le messager de la mort tremble-t-il pour annoncer à la victime la prochaine plaie qui l'accable...Dernier message, comme infime equivoque...Une dernière echapatoire à la folie de l'Immense...Elle a perdu l'esprit, ne l'a-t-elle jamais eu? Faut-il qu'ainsi son courroux devastateur, pille l'ensemble du palais?

Toundra infernale qui s'abat sur l'antique jumeau, court et fuit celle qu'il aime, et qui fait partie de lui...
Et la blonde ne pense plus...Faut-il qu'à ce point les astres revelent l'appocalypse qui pointe a l'horrizon...Un refuge tendre protègera-t-il le fuyant souverain? Qu'importe le futur puisqu'on fuit le present, l'horrible apothéose d'un empire sur le declin...Fut-ce un stratagème des conspirateurs contre la courronne malmenée? De mauvaises intentions qui suggèrent à la reine qu'elle ne reconnait-plus en l'astre du chant, sa divine moitié dans un corps changeant...

Trop tard pour elle, mais assez tot pour lui...Non, Arachnée, tu ne te vois pas en messie généreux et bien faiteur, mais plutot comme l'allure d'un ancien messager pour proteger son roi avant que l'Impitoyable ne s'abbatte sur lui...
Tu sais quel ordre resonnera d'ici peu, à toi, La veuve Noire, célèbre assassin à la lame d'argent, et à la dame de Glace et ses nouvelles techniques de combat...Mais pour l'heure, le commandant ne sait rien et l'ordre n'a pas froler tes oreilles...Concretement, tu fais donc ton devoir en avertissant le Seigneur des vocalises...Oui, tu le protèges contre la Glaciale Folie...

Tu connais le chemin, tu sais ou son coeur meurti à echouer...Dans la chambre vide de Nikolaï...

Tes talons claquent, encore et encore alors que tu t'approches du sanctuaire de la douleur mystifiée.

Pas le temps de s'attarder a prendre des gants et a respecter les formalités d'usage, dans un geste sec, tu ouvres la porte sur la chambre de l'ancien cherubin...
Comme tu t'y attendais, au centre, Rociel, perdu dans des contemplations surréelles, seul...Oui car l'ombre tu ne la vois alors qu'elle fille vers les recoins de la pièce...
L'heure est trop grave pour que tu t'en inquiète.

Ton entrée fracassante a averti le souverain. Alors que tu esquisses une révérence, tu relèves la tête et plonges tes yeux d'emeraude dans le regard du jumeau.
Fragile et faible, ta voix entonne alors la douloureuse revelation:

"Pardonnez moi, majesté..."

Tu fais une pose afin qu'il puisse sortir totalement de sa torpeur mystifiée.

"Majesté, l'heure est grave, et je ne me serai pas permise de venir profaner votre retraite si mes intentions n'etaient pas si imminentes..."

Nouvelle pose afin de capter l'attention de son interlocuteur.

"Majesté, la reine votre soeur a perdu la tête et vient d'envoyer une missive au commandant des gardiens afin de lancer un arret de mort sur votre personne. La souveraine ne vous reconnait plus et pense que vous êtes un imposteur. L'ordre n'étant pas encore officiel, il vous faut fuir le plus rapidement possible...Fuir le château en grande hâte...J'ai pu vous prevenir grâce au laps de temps ou les gardiens ne sont pas encore informés de ce contrat...
Sire, une fois l'ordre lancé je devrai ainsi que Sélène vous pourchasser et vous tuer. Je vous rend une dernière fois allégeance en vous confiant la folie qui devaste le château...
Par pitié Mon Seigneur, il faut nous hâter..."

Tu tends la main au souverain pour l'insiter a te suivre. Tu dois lui sauver la vie une derniere foi, puisque c'est encore dans tes attributions...Pour le moment, car bientôt il deviendra ta proie, ta cible, comme les resistants...

C'est une appocalypse qui se prepare sous tes yeux...
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Rociel Van Sogenfaur
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MessageSujet: Re: Ombres et fantômes   Jeu 26 Juin - 13:32

Avec cette grâce horrible et cette lenteur légère et pesante propre aux morts qui dérive, voici le regard d'onyx surgissant de ses ténèbres lumineuses, le corps de son cocon. Son yukata trop grand glisse sur ses épaules et révèlera une clavicule trop saillante et un corps pétri de souffrance qu'il ne remarquera même pas en cette sublime danse.

Il est heureux...
il sourit.

Il sourit le fou!
Ivre de liberté, de sa nouvelle identité jaloux, il tend une de ses mains oblongue vers celle qui trahit ses racines pour lui... pour Elle. Sans Jumeau, plus de Jumelle. Juste un cercle esseulé, un Yin sans Yang, un Yang sans Yin conservant en son sein de nacre ou d'ébène le souvenir fugace de sa douleur vivace.
Il sourit car il comprend tout, et même si l'heure est grave, même si les évènement prêtent à pleurer, il est trop fier pour fuir en gémissant, s'évader en soupirant.

Et pourtant...
Oh comme ton coeur se serre, monarque damné à l'harmonie retrouvée!
Point de larmes à tes yeux comme deux joyaux en souffrance, point de lassitude dans ton port altier et cette imposante majesté.

Il est le Roi.
Déjà ses lèvres retombent, se fânent à même cette bouche grise les ridules d'une paix éphémère.


"Cela devait finir par arriver."

La voix est monocorde, froide et cassante comme la glace, dure et cruelle comme une lame de cristal. C'est une constatation, un nouveau flocon comme une plume pour un ange aux ailes déchirées dont le duvet coule en venin délétère le long de ses plaies amères, nouveau témoin à sa misère...
Fatalité.

Il avance à pas lents vers celle qui l'attend, et tandis que les pieds nus dans leur rythmique humaine battent sur le sol les échos d'un coeur qui ne pulse plus, sa psyché égrène la pensée arrachée à la fuite précipitée.


*Nikolaï...
Tu es libre de me suivre, libre de rester...
Libre.
Fais le meilleur choix, mais, s'il te plaît...
avant tout protège-toi.*

Ces derniers mots il les taira et ils chanteront pourtant: "Je ne t'oublierais pas mon aimé..."

"Je vous suis belle Ariane, tant que vous êtes encore mon alliée."

Pourquoi accorder sa confiance, pourquoi la suivre...? Pourquoi même seulement la croire...?
Parce qu'il est ainsi l'aigle expulsé du nid, il se laisse porter par les vents, frémissant sous le ramage changeant d'Eole file la pelote de sa vie bariolée aux mirages chamarrés...

La prunelle toujours tournée vers l'horizon inconnu qu'il embrasse sans savoir où le mèneront ces chemins perdus, il s'arrête juste un instant, se retourne tel le dormeur tourmenté pour, semble-t-il, s'imprégner des effluves du Passé...

Seul un garçon aux cheveux blonds et au visage encore adouci par l'enfance évaporée pourra voir sur les traits émaciés auréolés de cheveux d'argent _piètre reste d'antan!_ se ciseler un masque d'amour, comme un rappel éternel... comme un adieu?


*Va voir Ana...
Elle est comme toi.
Et pourtant si viscéralement opposée...
Va et ensemble découvrez votre nature nouvelle.*
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Nikolaï
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MessageSujet: Re: Ombres et fantômes   Lun 30 Juin - 14:12

Il l'avait entendue. Non, il l'avait perçue. Toujours cette rythmique sourde et unique, celle qu'il pensait ne déceler que chez Rociel. Une âme. Qui battait d'une autre cadence que celle du roi: plus vive, plus agressive, féminine, lilianite. Nikolaï avait toujours été particulièrement sensible à l'aura des immortels, mais de là à les déceler avec une telle précision, de là à relier une pulsation à une identité...

Sans réfléchir, il s'était caché. Il avait plongé dans sa salle de bain et s'était terré derrière la porte au moment même où la vampire pénétrait dans sa chambre - parce qu'il ne voulait pas qu'on le voit dans les bras de Rociel, parce qu'il n'était vêtu que d'une serviette de bain qui glissait sur ses maigres hanches d'adolescent, parce que ces hanches n'étaient pas à lui, parce que ce corps n'était pas à lui, parce qu'il était un monstre et que d'un seul coup il prenait conscience de ce que l'amour de Rociel avait assourdi, il était un monstre, un monstre mort dans un corps en vie, un monstre...

Puis il avait reconnu la voix de Samantha Duval. Difficilement, parce qu'il n'entendait plus tout à fait de la même manière, mais surtout parce que le ton autrefois inébranlable de cette femme semblait aujourd'hui faible et vacillant. La panique infantile qui l'avait saisi à l'idée qu'on puisse le considérer comme une créature horrible s'éclipsa aussi soudainement qu'elle était apparue, au profit d'une angoisse autrement plus suffocante. Qu'est-ce qui pouvait ainsi faire peur à l'Arachne? Que se passait-il?

Précautionneux, il coula un regard dans la chambre à travers le mince interstice qui séparait le battant de la porte de ses gonds. Il écouta. Il comprit. Et tout le sang se retira de son visage.

Liliane. Liliane avait... Non, pas Liliane, pas avec Rociel, c'était inconcevable. Ils n'étaient rien l'un sans l'autre, elle n'existait que par lui et il ne vivait que grâce à elle. La colère de l'un déteignait sur l'autre, les sentiments du second influençaient les décisions du premier, leurs coeurs immobiles ne formaient qu'un unique organe onirique, leur chair était taillée dans le même ivoire. Qu'Elle donne l'ordre de Le tuer, c'était... c'était plus que du délire, c'était de la folie furieuse.

Et pourtant la tonalité de contrebasse des pensées de Samantha apprenait à Nikolaï, sans même qu'il en ait conscience, que la dame arachnide ne mentait pas. Mais pourquoi?...

"Cela devait arriver." Vertige, souvenir. Ce jour où il avait récupéré un Rociel en larmes dans le couloir où sa jumelle s'était détournée de lui. Et avant, cette nuit où il avait dû consoler un roi meurtri par le soudain coma de sa moitié. Cette nuit où...

Nikolaï dut se mordre la lèvre inférieure pour réprimer un gémissement horrifié: la nuit où Liliane avait sombré était celle du bal masqué donné pour son anniversaire. Lorsque Rociel était venu retrouver le pianiste dans sa chambre.

Celui qui avait brisé le lien entre les jumeaux, c'était lui.

Encore et toujours lui.



Le monarque se releva, souverain dans sa fuite, et le Russe ferma les yeux avec fureur. Il se sentait affreusement coupable, et en d'autres temps peut-être qu'il aurait pris le temps de pleurer sur son sort. Mais il avait été assassiné, et une partie de lui resterait morte pour toujours - peut-être celle sur laquelle se fondait sa naïveté. Sans compter qu'il se voulait à la hauteur du stoïcisme de Rociel. Alors Nikolaï s'obligea à réfléchir. A la meilleure manière de suivre son roi, cela va sans dire; il n'envisageait même pas d'autre solution jusqu'à ce que les pensées de Rociel lui en murmurent une.

Rester. Rester ici.

Choc: rester tout seul? Sans Rociel? Alors qu'il ne comprenait toujours pas ce qu'il était, alors qu'il avait manqué piquer une crise d'hystérie à la simple pensée qu'un autre être que le jumeau du chant puisse l'observer et le juger? Et pourquoi voulait-il une telle chose, ce fou? Les évènements du planétarium ne lui avaient-ils pas appris ce qu'il advenait d'un chérubin candide qui se promène au milieu des démons?

Mais d'un autre côté...

Nikolaï força à nouveau sa peur à battre en retraite. Un peu de calme, un peu de mesure. Ce n'était pas en se laissant étouffer par chaque doute qu'il allait pouvoir décider de la marche à suivre.

D'un autre côté, s'il suivait Rociel dès maintenant, tout recommencerait. Les railleries, les convoitises, les menaces. L'incompréhension face à ce doux-dingue qui devenait fou pour un simple jouet cassé, puis qui couchait avec un autre du jour au lendemain. La crédibilité du monarque, déjà criblée de plomb par le coup de folie de Liliane, risquait de succomber. Et puis, sur un plan plus personnel, Nika avait-il le droit d'accaparer l'attention et les efforts de l'immortel, alors que celui-ci aurait dû les consacrer entièrement à la crise de la royauté?

Crise... Apocalypse, oui...

Sans oublier que...

Eclair de lucidité: il ne pouvait plus transmettre ses pensées par des mots, il l'avait déjà expérimenté. Et il était presque certain que même Rociel ne pouvait lire en lui autre chose que des notes de musiques. Même Rociel. Donc même Liliane. Bien sûr les mélodies perçues trahiraient ses émotions, mais personne ne pourrait deviner ce qu'il était, qui il était. A l'inverse, lui-même percevait sans peine le rythme des pensées immortelles, sans que les vampires s'en rendent compte. Lui non plus ne savait pas changer les notes en mots, mais cette prise incongrue et indécelable sur les esprits des courtisans le mettait à l'abri des pires surprises - genre, les lilianites enragés dissimulés entre deux fauteuils dans le planétarium...

Samantha avait bien dit que les Gardiens seraient contre Rociel. Mais d'autres seraient avec lui, le soutiendraient dans sa fuite. Alors qu'ici, au palais, il n'aurait personne pour servir ses intérêts, personne pour s'assurer que Liliane ne perdrait pas l'infime reste de raison qui l'empêchait d'atomiser toute l'île.

Personne sauf une sylphide aux pensées transparentes.

Et la Bête tint à ajouter que ce n'était peut-être pas une si mauvaise idée d'éloigner le vampire amoureux et ses crocs bien trop longs.

Ta gueule.

Nikolaï tremblait, et pourtant pour la première fois depuis longtemps il avait la sensation d'avoir pris la bonne décision, celle qui sauverait le plus de monde. Il reçut avec gratitude le dernier message du monarque, s'efforça de croiser son regard à travers l'échancrure qui le dissimulait. Il aurait tant aimé lui expliquer son idée, lui dire qu'il l'aimait, qu'il ne l'abandonnerait pas... mais ce qui était son atout était également sa faiblesse. Plus de mots. Juste des notes. Alors il s'efforça de penser à sa sonate. Leur sonate. Parce que cela, au moins, le jumeau du chant le comprendrait.

Il restait. Pour Liliane. Pour Rociel.

Mais aussi, bien qu'il n'ose pas se l'avouer, pour lui-même.
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Ombres et fantômes

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